Question/Réponse : Ma nièce de 2 ans et demi ne parle pas, qu’est-ce que je devrais dire? Qu’est-ce que ses parents devraient faire?

Voici le sixième article d’une série de billets sur les questions/commentaires que j’ai reçus depuis le début de ce blogue.

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Pixabay

QUESTION

Je suis inquiète pour le développement du langage de ma nièce de 2 ans et demi, qu’est-ce que je devrais dire? Qu’est-ce que ses parents devraient faire? Deux langues sont utilisées à la maison. Est-ce que les parents devraient consulter maintenant ou attendre que l’enfant commence à parler? Est-ce que cela pourrait causer des difficultés lorsqu’il sera à l’école? Est-ce que c’est normal de ne rien dire du tout à cet âge?

 

 

RÉPONSE

C’est toujours extrêmement délicat de discuter avec des personnes qui sont proche de nous pour leur dire que le développement de leurs enfants nous inquiète. Je crois qu’il faut très bien choisir le moment, la personne qui abordera le sujet et les mots qui seront employés. Une manière de faire pourrait être : « Je trouve que ton fils/ta fille ne parle pas beaucoup. Sur Internet, j’ai vu qu’à son âge les enfants disent plusieurs mots et des petites phrases. Je pense qu’une rencontre en orthophonie pourrait l’aider à développer son langage. Tu peux évidemment faire ce que tu préfères. Je voulais simplement t’informer de ce que j’avais lu. » Je n’essaierais pas de convaincre la personne de prendre rendez-vous en orthophonie. À partir de là, la décision appartient aux parents !

À 2 ans et demi, elle devrait faire de petites phrases (ex. : Moi veux pas dodo). Voir ici. Le bilinguisme ne cause pas de difficulté de langage. Les difficultés ne peuvent donc pas être expliquées par le fait qu’elle entend deux langues. Il n’est donc pas normal qu’un enfant de 2 ans et demi ne dise aucun mot. C’est signe qu’une rencontre en orthophonie est nécessaire.

Les enfants qui ne parlent pas encore peuvent déjà rencontrer une orthophoniste, absolument ! L’orthophoniste est là pour aider les enfants à apprendre le langage (peu importe où ils sont rendus). Il serait donc souhaitable que votre nièce rencontre une orthophoniste prochainement.

À l’école, les enfants qui ont eu des difficultés à apprendre à parler sont plus à risque d’avoir des difficultés scolaires. Le langage écrit (lire et écrire) repose avant tout sur une bonne compétence en langage oral (parler et comprendre les mots et les phrases). Les orthophonistes sont les seules professionnelles qui maîtrisent, évaluent et interviennent sur les deux versants du langage (oral et écrit). Elles sont donc des professionnelles incontournables dans la réussite scolaire parce que les enfants apprennent surtout en lisant (langage écrit) ou en écoutant l’enseignant (langage oral).

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Pourquoi mesurer les bébés ne les aide pas à grandir ?

Je lis beaucoup de blogues sur l’orthophonie. Il y a énormément d’informations et de réflexions pertinentes qui y circulent (en plus, c’est gratuit !).

Pamela Snow, chercheure australienne en orthophonie, a rédigé un billet où elle répondait aux critiques face à l’enseignement de la correspondance graphème-phonème pour l’apprentissage du langage écrit (lecture et écriture). Elle comparait les tests et les dépistages au fait qu’on pesait les bébés. Évidemment, ni la pesée, ni le chiffre, ne change quoi que ce soit à la santé du bébé ! La pesée ne sert qu’à obtenir une donnée objective.

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C’est la même chose en orthophonie. Quand on mesure, on désire le faire objectivement, avec des tests valides et normés, qui permettent de comparer la performance de l’enfant aux autres enfants de son âge. Il faut aller au-delà de l’impression subjective. Lors de l’évaluation, l’orthophoniste va souvent poser beaucoup de questions à l’enfant pour obtenir cette mesure. Pour reprendre l’exemple du poids des bébés, ne pas utiliser de tests normés lorsqu’ils sont disponibles, c’est comme si une infirmière se fiait « à son oeil » plutôt qu’au ruban pour mesurer les bébés.

L’évaluation avec des outils standardisés est donc nécessaire (notamment pour identifier les enfants avec des difficultés) mais elle n’est pas suffisante pour aider l’enfant à s’améliorer.

Bref, évaluer un enfant sans utiliser les outils standardisés lorsqu’ils existent ou l’évaluer trop souvent (au CLSC, puis au centre de réadaptation, puis à l’école, etc.) sans intervenir ne sont pas de bonnes pratiques.

Question/Réponse : Pourquoi j’ai opté pour l’appellation « trouble du langage développemental » ?

***Le 22 septembre 2017, l’Ordre des orthophonistes et des audiologistes du Québec a fait part de l’appellation retenue par le groupe d’experts dans la francophonie. La traduction du DLD est donc : « Trouble développemental du langage ». Nous invitons tous les orthophonistes à adopter cette terminologie afin de parler d’une même voix aux clients, aux décideurs et à la population générale.***

Dans ce cinquième billet de la série question/réponse, je publie le résumé d’un échange que j’ai eu avec une orthophoniste suite à cette publication sur mon autre blogue Tout cuit dans le bec.

*Je publie cet échange sur mon blogue personnel car Tout cuit dans le bec se concentre uniquement sur les résumés d’article scientifique. Le propos du présent billet ne cadrait donc pas avec sa mission.dictionary-2317654_1920.jpg

Question

Après avoir lu votre billet, je me questionne sur le choix de la traduction. Pourquoi avoir choisi l’appellation « trouble du langage développemental », plutôt que « trouble développemental du langage »? – Orthophoniste anonyme

Réponse

C’est une question très pertinente et je rêve que la communauté francophone (chercheurs, orthophonistes-experts, traducteurs, etc.) ait une discussion pour trancher ces questions importantes, notamment sur la terminologie à employer, sur les indicateurs de difficultés de langage en français, etc. Pourquoi pas un Delphi comme dans l’article 😉 Lorsque l’article est sorti en anglais, j’ai voulu le résumer immédiatement afin de le faire connaître via Tout cuit dans le bec. À ce moment, et encore aujourd’hui, aucune traduction officielle en français n’était disponible. J’ai donc dû opter pour une appellation afin de rendre le résumé de l’article disponible. J’ai considéré trois appellations possibles pour la traduction du DLD : 

  • Trouble développemental du langage
  • Trouble du développement du langage
  • Trouble du langage développemental

Je vous présente donc le fruit de ma réflexion et les quatre arguments qui m’ont fait pencher du côté du « trouble du langage développemental » (TLD) :

1. Je ne suis pas traductrice, mais selon ma compréhension, l’expression « developpemental language disorder » réfère littéralement à un « trouble-du-langage » d’origine développementale et c’est ce que je souhaite que la traduction francophone reflète. Le mieux que j’ai trouvé, tout en tentant de rester proche de l’expression anglophone utilisée dans l’article, c’est « trouble du langage développemental ». Le « trouble du développement du langage » ne traduit pas bien le DLD selon moi et change le sens de l’appellation. 

2. Je trouvais important que la terminologie soit uniforme. Je crois que ça facilite la communication envers le public et les décideurs.De plus, le diagramme de Venn de l’article indique que le « trouble du langage » est une catégorie contenant deux sous-types : le trouble du langage associé et le trouble du langage développemental. Dans l’appellation, le terme « développemental » est présent uniquement pour distinguer les troubles-du-langage associé à une condition biomédicale (ex. : déficience auditive, trouble du spectre de l’autisme) du trouble-du-langage développemental. Je trouvais donc qu’en uniformisant les appellations (même ordre des mots sauf pour la fin), cela facilitait la distinction et la compréhension des termes tant lorsqu’ils sont mis en opposition que lorsqu’ils sont regroupés. Si ce n’était de l’existence des troubles du langage associé à X, on appellerait simplement le TLD un « trouble du langage » puisque la distinction ne serait plus à faire.

3. Dans l’article, les auteurs indiquent que certains participants craignaient que le terme «développemental» ne soit plus pertinent une fois que les enfants avec un TLD aient atteint l’adolescence et l’âge adulte. Les auteurs suggèrent alors, qu’une fois rendu à l’âge adulte, le terme «développemental» tombe. Il semblait donc logique de mettre le terme en dernier puisqu’il risque d’être de moins en moins utilisé à mesure que les enfants qui ont un TLD grandissent. Je trouvais que l’expression « trouble du développement du langage » était problématique pour les adolescents et les adultes qui vivent avec un TLD et qu’il ne rendait pas compte des difficultés actuelles de ces personnes.

4. Les autres troubles (dyslexie/dysorthographie/dyscalculie/dyspraxie) ne sont rarement (jamais ?) énoncés avec le terme «développemental» et pourtant ce sont des troubles développementaux qui peuvent également être des troubles associés ou des troubles acquis. Je crois que le terme « développemental » n’apporte pas de précisions importantes dans les communications avec le public et les médias. Il me semblait donc juste de le mettre en dernier. Si je me rends compte qu’il rend mon propos plus difficile à comprendre pour des journalistes ou pour la population générale, j’irais même jusqu’à l’omettre car ce qui me semble le plus important c’est « trouble » et « langage ». Il me semblait logique que les termes « trouble » et « langage » soit les premiers dans l’expression et qu’ils soient côte à côté puisque c’est le coeur des difficultés de l’enfant et que l’expression « trouble du langage » est celle dont le public doit se souvenir. De la même manière que les gens connaissance le terme « dyslexie », sans savoir que la plupart du temps, on fait référence à la dyslexie développementale. Et je ne crois pas que ce soit un problème 😉

En bref…

Vous savez donc tout des arguments qui m’ont fait pencher pour la traduction « trouble du langage développemental » ! Tel que mentionné en début d’article, je crois que l’appellation francophone officielle devrait être discutée dans un groupe d’expert. Dans l’éventualité où je ne serais pas d’accord avec l’expression retenue, je l’adopterais tout de même car il est très important que tous les acteurs utilisent les mêmes mots pour décrire le même trouble. D’ici là, j’espère surtout que les discussions entourant la traduction francophone ne nous empêche pas de sensibiliser le public à ce trouble. Dans le doute, utilisez simplement « trouble du langage » et il ne devrait pas y avoir de problème (comme en dyslexie) 😉