L’oeuf, la poule et la crème glacée : pourquoi je suis tannée des recherches qui prédisent l’échec ou la réussite

Crème glacéeSaviez-vous que la quantité de crème glacée consommée est liée au nombre de noyades? Est-ce qu’arrêter de manger de la crème glacée limiterait le nombre de noyades? Également, la quantité de lunettes de soleil vendues est liée au nombre de coups de soleil. Est-ce que cesser d’acheter des lunettes de soleil nous protégerait des coups de soleil? J’en doute. La crème glacée et la noyade, les lunettes et les coups de soleil sont corrélés ensembles (c’est à dire que les deux évènements varient ensembles), mais ils ne sont pas liés par une relation de causalité (un évènement causant l’autre).

En recherche, on peut faire corréler à peu près n’importe quoi ! Je suis certaine qu’on pourrait trouver une corrélation entre la couleur des chandails sur les photos de classe et la réussite en mathématiques si on voulait ! Ainsi, quand on lit que X permet de prédire Y, il s’agit bien souvent d’une corrélation (référez-vous à l’exemple de la crème glacée et des noyades).

Les études rapportées dans les médias arrivent difficilement, je trouve, à bien expliquer la différence entre corrélation et causalité et cela induit la population en erreur. Un exemple: la mémoire de travail. Dans cet article, on peut lire que la mémoire de travail prédit le décrochage. Les enfants qui échouaient le test de dépistage à 3 ans avaient plus de chance de décrocher plus tard dans leur parcours scolaire (donc, corrélation comme pour crème glacée-noyade)

Là où il y a égarement, c’est lorsqu’on conclut qu’en améliorant la mémoire de travail, on influencerait le décrochage scolaire. ATTENTION ! L’étude ne permet pas de conclure cela. En effet, il est possible que le décrochage ne diminue pas même si les élèves améliorent leur mémoire de travail. Comme il est probable que les coups de soleil ne diminuent pas même on cesse d’acheter des lunettes de soleil. Pour savoir si l’amélioration de la mémoire de travail entraîne une diminution du décrochage, il faut faire une autre étude.

Quand il y a une corrélation, 4 scénarios sont possibles :

  • A cause B : La consommation de crème glacée cause la noyade.
  • B cause A : La noyade entraîne la consommation de crème glacée.
  • C cause A et B : La chaleur de l’été cause à la fois la consommation de crème glacée et les noyades.
  • Le lien entre A et B est le fruit du hasard !

Ainsi, on voit qu’il est possible d’agencer le dilemme de l’oeuf et de la poule de plusieurs manières !

Pour revenir à l’étude sur la mémoire de travail et le décrochage, la chercheuse indique que les enfants avec une faible mémoire de travail sont facilement décelables : « On parle d’enfants pour qui les informations entrent par une oreille et sortent de l’autre. » Pourtant, ce comportement peut être lié à plusieurs difficultés. Certains enfants auront des difficultés de langage qui ne leur permettront pas de comprendre la consigne, alors que d’autres auront des difficultés de comportement, d’autres encore pourraient avoir une surdité, etc. Il ne faut surtout pas attribuer automatiquement ce « comportement » à une difficulté de mémoire de travail. Pour ma part, il est évident que je recommanderais une évaluation en orthophonie pour un enfant pour qui les informations « entrent par une oreille et sortent de l’autre ».

N.B. Dans l’article, la chercheuse mentionne que « le statut socioéconomique des enfants a un impact cinq fois plus important sur le risque de décrochage que la mémoire de travail à 3 ans ».

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Vouvoyer les groupes d’enfants

GroupeOuvrez l’oreille et vous entendrez de bien drôles de choses quand un adulte s’adresse à un groupe d’enfants :

« Les enfants, tu laves tes mains… »

« Les élèves de maternelle, tu vas au gymnase… »

« Les amis, quand tu as fini ton bricolage… « 

Pourtant, la règle est simple : « tu » est un pronom singulier, à utiliser lorsqu’on s’adresse à une personne ! Pourquoi tant de gêne et de retenue à utiliser le pronom « vous » ? On a parfois l’impression que les enfants sont trop jeunes pour comprendre ces pronoms, mais comme je le dis dans mon dernier billet, les jeunes enfants s’appuient sur ce qu’ils entendent pour développer leur langage. C’est pourquoi il est important d’utiliser les bons pronoms ! Autrement, il est plus difficile pour les enfants d’apprendre les règles. Il serait donc préférable de dire :

« Les enfants, VOUS LAVEZ vos mains. »

« Les élèves de maternelle, VOUS ALLEZ au gymnase. »

« Les amis, quand VOUS AVEZ fini votre bricolage. »

Pour la même raison, il est préférable d’utiliser le pronom « je » (« Je vais venir t’aider. ») plutôt que de s’appeler par son propre prénom (« Marie-Pier va venir t’aider » ou « Papa va venir t’aider »).

À quoi servent les tests de dépistage ?

Tour de blocSi un test évalue seulement les lettres B, M, J, T et Z, est-ce que ça veut dire que les autres lettres de l’alphabet ne sont pas importantes ? Évidemment que non! Les tests ne sont pas faits pour indiquer ce que les enfants doivent apprendre. Les tests prennent un échantillon de ce que l’enfant connaît. Ainsi, il est évident que si un test évalue seulement 5 lettres, il faut tout de même enseigner les 26 lettres !

Le dépistage des difficultés des enfants est un dossier qui retient beaucoup d’attention actuellement. On dépiste les enfants en première année, en maternelle, dans les milieux de garde, etc. Il faut avant tout savoir qu’un test de dépistage N’EST PAS un inventaire exhaustif et complet des habiletés moyennes qu’un enfant devrait maîtriser à un âge X. C’est un regroupement de quelques éléments du développement (qui, idéalement, ont été étudiés scientifiquement pour en garantir la qualité). On juge alors que les quelques indicateurs retenus sont représentatifs de tout le développement de l’enfant ou d’une sphère particulière (motricité, langage, etc.). Ainsi, le test permet de dépister les enfants qui risquent d’avoir des difficultés. Le mandat du test s’arrête là : indiquer qu’Émile, Magalie et Nathan ont besoin d’aide pour développer leur langage, leur motricité, etc.

Il peut être tentant de prendre les items du dépistage comme une liste d’objectifs à travailler en se disant que si l’enfant les réussit (ex. : faire une tour de 5 blocs, comprendre les concepts haut / bas, s’exprimer avec des phrases complètes, etc.), son développement sera alors normal. Mais ce n’est pas le cas. Revenez à l’exemple des lettres au début de l’article pour vous rappeler que 5 lettres ne sont pas suffisantes pour lire 😉 Les tests de dépistage ne présentent qu’une fraction de tout ce qu’un enfant doit apprendre ! Ils ne permettent pas de savoir ce qu’Émile devrait apprendre en premier, comment on devrait aider Magalie et quels objectifs doivent être travaillés avec Nathan. En effet, ce n’est parce que Magalie n’a pas réussi à nommer les couleurs lors du dépistage et qu’Émile n’a pas réussi à sauter sur 1 pied qu’on doit en faire des objectifs prioritaires.

Pour choisir des objectifs à travailler, il faut avoir bien compris où l’enfant est rendu et avoir fait une évaluation complète, ce que les dépistages ne permettent pas. Par la suite, les objectifs et l’intervention doivent être individualisés pour chaque enfant (et oui, même s’ils ont échoué les mêmes items lors du dépistage !). Quand je choisis des objectifs à travailler avec les parents, je réfléchis à où l’enfant est rendu, à ce qui l’intéresse, à son tempérament, aux situations difficiles dans sa vie en lien avec ses difficultés de langage, à ce qui s’en vient (entrée à la maternelle ?), aux priorités des parents, etc. C’est, entre autre, ce qui rend mon travail si intéressant !