Question/Réponse : Ma nièce de 2 ans et demi ne parle pas, qu’est-ce que je devrais dire? Qu’est-ce que ses parents devraient faire?

Voici le sixième article d’une série de billets sur les questions/commentaires que j’ai reçus depuis le début de ce blogue.

girl-757441_1920
Pixabay

QUESTION

Je suis inquiète pour le développement du langage de ma nièce de 2 ans et demi, qu’est-ce que je devrais dire? Qu’est-ce que ses parents devraient faire? Deux langues sont utilisées à la maison. Est-ce que les parents devraient consulter maintenant ou attendre que l’enfant commence à parler? Est-ce que cela pourrait causer des difficultés lorsqu’il sera à l’école? Est-ce que c’est normal de ne rien dire du tout à cet âge?

 

 

RÉPONSE

C’est toujours extrêmement délicat de discuter avec des personnes qui sont proche de nous pour leur dire que le développement de leurs enfants nous inquiète. Je crois qu’il faut très bien choisir le moment, la personne qui abordera le sujet et les mots qui seront employés. Une manière de faire pourrait être : « Je trouve que ton fils/ta fille ne parle pas beaucoup. Sur Internet, j’ai vu qu’à son âge les enfants disent plusieurs mots et des petites phrases. Je pense qu’une rencontre en orthophonie pourrait l’aider à développer son langage. Tu peux évidemment faire ce que tu préfères. Je voulais simplement t’informer de ce que j’avais lu. » Je n’essaierais pas de convaincre la personne de prendre rendez-vous en orthophonie. À partir de là, la décision appartient aux parents !

À 2 ans et demi, elle devrait faire de petites phrases (ex. : Moi veux pas dodo). Voir ici. Le bilinguisme ne cause pas de difficulté de langage. Les difficultés ne peuvent donc pas être expliquées par le fait qu’elle entend deux langues. Il n’est donc pas normal qu’un enfant de 2 ans et demi ne dise aucun mot. C’est signe qu’une rencontre en orthophonie est nécessaire.

Les enfants qui ne parlent pas encore peuvent déjà rencontrer une orthophoniste, absolument ! L’orthophoniste est là pour aider les enfants à apprendre le langage (peu importe où ils sont rendus). Il serait donc souhaitable que votre nièce rencontre une orthophoniste prochainement.

À l’école, les enfants qui ont eu des difficultés à apprendre à parler sont plus à risque d’avoir des difficultés scolaires. Le langage écrit (lire et écrire) repose avant tout sur une bonne compétence en langage oral (parler et comprendre les mots et les phrases). Les orthophonistes sont les seules professionnelles qui maîtrisent, évaluent et interviennent sur les deux versants du langage (oral et écrit). Elles sont donc des professionnelles incontournables dans la réussite scolaire parce que les enfants apprennent surtout en lisant (langage écrit) ou en écoutant l’enseignant (langage oral).

Publicités

Question/Réponse : Que pensent les parents du fait que je lise des livres à leur enfant lors des thérapies ?

Voici le quatrième billet d’une série où je réponds aux questions que j’ai reçues depuis le début de ce blogue.

QUESTION

Est-ce que vous passez réellement 15-20 min avec l’enfant à lui lire une histoire au complet, comme un parent pourrait le faire à la maison? Relisez-vous le même livre lors de la séance suivante? À quelle fréquence changez-vous de livre?

Comment est-ce que les parents perçoivent cela? Je crains qu’ils ne se sentent  »bernés » parce que cela semble facile de faire de la lecture partagée. Je ne saurais pas quoi dire aux parents à part ‘des études ont démontré que les livres sont un bon outil pour stimuler le développement du langage‘. – Orthophoniste anonyme

RÉPONSE

En fait, le malaise que vous nommez (« Je ne saurais pas quoi dire aux parents à part des études ont démontré que les livres sont un bon outil pour stimuler le développement du langage« ) est le même peu importe le matériel qu’on utilise. Comment expliquer aux parents qu’on utilise telles cartes, tel jeu, telle application ? Avec des études ?

La lecture partagée est LE meilleur moyen pour développer le vocabulaire et prévenir les difficultés de lecture et d’écriture. Après avoir dit ça aux parents, je me verrais mal ne pas les utiliser moi-même 😉 Donc, oui, je peux passer 5-10-15 ou 20 minutes avec un livre. Il m’arrive aussi de photocopier certaines pages du livre et de les remettre dans l’ordre avec l’enfant en les collant dans un cahier. L’enfant repartait donc avec son livre par la suite. Je dessine souvent avec l’enfant l’histoire qu’on vient de lire pour stimuler l’organisation du discours, la mémoire et le schéma narratif. Voir exemple pour l’histoire d’Hansel et Gretel.HanselGretel.png

Non, je ne lis pas une histoire comme un parent le ferait parce que le livre est un moyen dans ma thérapie pour aider l’enfant à développer son langage. En lecture partagée, je peux travailler le vocabulaire, les sons, la compréhension des questions, la compréhension des inférences, les pronoms, les déterminants, la narration, etc. Je lis aussi des livres lors de l’évaluation pour évaluer la compréhension des questions, d’une histoire, la production des temps de verbe, etc.

Je choisis le livre en fonction des objectifs spécifiques pour l’enfant. J’ai certains livres d’histoire qui sont excellents pour le « il/elle » (Hansel et Gretel, Boucle d’or), d’autres qui sont bons pour la narration (Tchoupi et le bonhomme de neige), d’autres pour les verbes, etc. Souvent, je vais relire le même livre durant quelques rencontres afin que l’enfant connaisse bien l’histoire et qu’il soit plus à l’aise. J’explique toujours aux parents ce que je fais, les stratégies langagières que j’utilise et ce que j’observe de la performance de leur enfant.

Il faut faire la promotion de ce qu’on fait, savoir et pouvoir expliquer aux parents ce qui nous différencie de la lecture qui est offerte à l’heure du conte à la bibliothèque. Et ce n’est pas le matériel 😉 Je n’ai jamais eu de parents qui m’ont dit qu’ils trouvaient ça « trop simple ». J’ai plutôt rencontré des parents qui étaient très contents de voir que leur enfant participait et qu’ils pouvaient utiliser les livres qu’ils avaient déjà à la maison.

Ma compétence professionnelle d’orthophoniste ne s’exprime pas via le matériel que je choisis. Ma valeur ajoutée en tant qu’orthophoniste, c’est mon jugement clinique, ma capacité à concevoir des interventions sur mesure selon les difficultés et les forces des enfants que je rencontre, mon habileté à transmettre aux parents les stratégies de stimulation du langage qui sont spécifiques et pertinentes pour leur enfant, etc.

Question/Réponse : Quoi faire avec un enfant qui ne nous met pas en contexte lorsqu’il raconte quelque chose ?

Voici le troisième billet d’une série concernant les questions que j’ai reçus depuis le début de ce blogue.

question-mark-2123969_1920.jpgLa question

Je vois un jeune garçon de presque 5 ans qui ne nous met rarement en contexte (savoir partagé) lorsqu’il nous raconte quelque chose, ce qui cause beaucoup de bris de communication, même avec les parents à la maison. Aurais-tu des conseils/trucs pour lui « apprendre à porter attention à la compréhension de la personne à qui il parle » comme tu le dis?      –  Orthophoniste Anonyme

Ma réponse

J’ai rarement eu à travailler ces objectifs avec les enfants que j’ai rencontrés dans mon bureau, mais voici mes réflexions ! En espérant que ça puisse contribuer à la réflexion de l’orthophoniste qui m’a posé la question et en inspirer d’autres.

Je crois que je commencerais par expliquer à l’enfant que des fois je ne le comprends pas et que, parce que c’est important ce qu’il dit, moi je veux comprendre ! Je lui expliquerais que je lui fais des signes quand je ne comprends pas (froncer les sourcils, plisser les yeux, lever la main pour l’interrompre, poser une question, dire « hein ? », dire « je ne comprends pas », etc.).

Par la suite, je pourrais créer moi-même des bris de communication très évident : parler trop vite, marmonner, parler en langage inventé, etc. Je dirais à l’enfant qu’il doit me le dire lorsqu’il ne comprend pas (par exemple, lors d’un jeu d’écran où on place des choses chacun notre tour). Et je pourrais lui dire : « Oui, j’ai vu que tu ne comprenais pas, tu as : posé une question, froncé les sourcils, etc.

Si ça ne semble pas être intégré, je me servirais du parent. Je reprendrais l’exercice et je demanderais à l’enfant d’identifier quand est-ce que son parent a compris ce que j’ai dit et quand il n’a pas compris. Je reprendrais sa réponse avec les indices auxquels on doit porter attention : « Moi, j’ai vu que ton père a hoché la tête, d’habitude, on fait ça quand on a bien compris. » Par la suite, je pourrais demander à l’enfant de donner les consignes et on juge ensemble si le parent a bien compris.

Dans l’idéal, j’ai un parent qui peut jouer le troisième rôle et je me place avec l’enfant pour observer la « scène » avec lui et partager mes observations et mes réflexions. Je peux suggérer à l’enfant de demander à son parent « As-tu compris ? Veux-tu que je dise encore ? ».

Une fois que ces bris de communication très clair sont compris, j’irais vers des omissions qui ressemblent plus à ce qu’il fait. Je pourrais dire : «J’ai eu vraiment peur hier.» Est-ce que l’enfant va me poser une question? Selon le cas, je dirais : « Bien oui, j’ai oublié de te dire pourquoi j’ai eu peur, où est-ce que j’étais parce que tu n’étais pas là hier. Attends, je recommence : Hier, j’étais au parc avec mon chien pis il a marché sur un bout de verre, il saignait, bla bla bla… Toi aussi, quand tu racontes quelque chose, tu dois me dire où tu étais et avec qui. »

Je pourrais aussi associer un pictogramme de quelque chose qui ne comprend pas et un picto de quelqu’un qui comprend ou encore une phrase «  je comprends » ou « je ne comprends pas ». Par la suite, s’il débute quelque chose sans contexte, je sortirais le picto « je ne comprends pas » ou je dirais la phrase «  je ne comprends pas » et là OBLIGATION d’arrêter, de donner plus de contexte, de répondre à mes questions et de réparer le bris de communication avant de continuer.

Si ça arrive surtout dans la narration d’évènement personnel, je travaillerais aussi la narration pour lui permettre d’identifier les parties d’un récit et se faire un bon schéma mental.

Il m’arrive très souvent de dessiner ce que les enfants me racontent parce que 1) ça les encourage à donner plus de détails, 2) ça leur montre ce que j’ai compris 3) on peut par la suite s’en servir pour raconter l’histoire d’une manière plus organisée. Et je ne suis vraiment pas très talentueuse en dessin, mais les enfants aiment tellement cela que je le fais quand même !

Dans le doute, réfléchir et essayer de nouvelles choses, c’est comme ça qu’on devient meilleure 😀